Paie des salariés en télétravail partiel : le piège discret du printemps
La paie des salariés en télétravail partiel est en train de devenir le nouveau terrain miné des TPE/PME françaises. Entre jours sur site, travail à domicile, titres‑restaurant, frais, accidents du travail et contrôles URSSAF, les bulletins de paie des équipes hybrides se remplissent de petites erreurs qui, cumulées, coûtent cher. Et le printemps 2026 ne va rien arranger.
Le grand malentendu du "2 jours télétravail / 3 jours bureau"
Sur le papier, tout est simple : un avenant au contrat, 2 ou 3 jours de télétravail par semaine, le reste sur site. Dans la vraie vie, c'est plus brouillon :
- Les jours changent selon les réunions, les urgences clients, les grèves de transport
- Personne ne met vraiment à jour les tableaux de suivi
- La paie continue comme avant, en fermant les yeux sur la réalité
Résultat : des pratiques incohérentes, parfois illégales, surtout sur trois points explosifs : les frais, les titres‑resto et le temps de travail.
Actualité 2026 : vers une normalisation brutale du télétravail
Depuis 2020, le télétravail a été géré dans l'urgence, souvent avec une tolérance implicite de tout le monde. Mais cette période de flou touche à sa fin. Les circulaires de l'URSSAF, les rapports d'inspection du travail et la jurisprudence s'accumulent, donnant un cadre beaucoup plus serré.
Les lignes directrices du ministère du Travail sur le télétravail sont claires : l'employeur doit encadrer les jours télétravaillés, les plages horaires, la prise en charge des frais professionnels et la prévention des risques. Rien de tout cela ne peut rester implicite sans exposer la paie à des contestations cinglantes.
Et on sait très bien comment ça se passe : les litiges n'éclatent pas tant que tout va à peu près bien. Ils surgissent au premier conflit, à la première rupture conventionnelle mal digérée, au premier burn‑out. Et là, on ressort les bulletins de paie.
Trois bombes à retardement dans vos bulletins de salariés hybrides
1. Les titres‑restaurant distribués au doigt mouillé
Le télétravail n'exclut pas l'attribution de titres‑restaurant. Mais il oblige à de la cohérence : un titre par jour travaillé, qu'il soit sur site ou à distance, à condition que la pause repas soit incluse dans le temps de travail.
Dans les faits, beaucoup de TPE/PME font encore :
- "Titres‑resto uniquement quand le salarié vient au bureau"
- "On donne un quota fixe par mois, plus ou moins au jugé"
- "On n'a rien changé, c'est plus simple"
Le jour où un salarié conteste, ou où l'URSSAF compare les jours télétravaillés déclarés (notamment via la DSN 2026) avec le volume de titres attribués, l'argument "on a toujours fait comme ça" ne pèsera pas lourd.
2. Les frais professionnels mélangés à la rémunération
Entre indemnités de télétravail, remboursement de box internet, participation à l'électricité, achat de fauteuils ou d'écrans, les pratiques partent dans tous les sens. Et trop souvent, tout cela transite par le bulletin de paie n'importe comment.
Trois erreurs récurrentes :
- Indemnité forfaitaire affichée comme prime (donc soumise aux cotisations)
- Remboursement de frais sur justificatifs, mais avec des montants plafonnés arbitrairement
- Aucun justificatif conservé, aucune règle écrite, juste un "forfait maison"
Juridiquement et socialement, c'est instable. Un cabinet d'externalisation de la paie sérieux vous le dira : mélanger rémunération et frais, c'est offrir un boulevard aux redressements URSSAF, comme on le voit déjà sur d'autres dispositifs mal cadrés (primes d'usage, avantages en nature, etc.).
3. Le temps de travail étiré sans contrôle
Le télétravail a fait exploser un phénomène que les entreprises se refusaient à voir : les journées qui débordent de tous les côtés. Connexions très tôt, mails très tard, petites interruptions personnelles au milieu... et aucune vision claire des heures supplémentaires.
Pour la paie, c'est un cauchemar silencieux :
- Les heures sup restent invisibles dans le système
- Les majorations conventionnelles ne sont pas appliquées
- Les bulletins montrent un 151,67 heures mensuel "propre", totalement déconnecté du vécu réel
Quand on ajoute à cela la hausse des contrôles sur les heures supplémentaires, on devine la suite.
Le printemps : saison haute des dérapages silencieux
Pourquoi parler de télétravail au printemps, justement ? Parce que c'est la période où les organisations se tendent le plus : retours de projets, clôtures de Q1, premiers ponts de mai qui dérèglent les plannings, arrivées de nouveaux collaborateurs...
C'est aussi le moment où beaucoup de managers, épuisés, "laissent couler" : on garde la souplesse des débuts du télétravail, sans jamais remettre à plat ce qui s'est accumulé comme pratiques floues.
En cabinet, on voit souvent la même séquence :
- Installation du télétravail "provisoire"
- Maintien du flou pendant 12 à 24 mois
- Premier conflit sérieux (augmentation, promotion refusée, licenciement)
- Découverte, un peu tardive, que les bulletins de paie ne reflètent pas vraiment la vie des salariés hybrides
À ce stade, vous ne discutez plus d'optimisation. Vous discutez de dommages et intérêts, de rappels de salaire, de requalification de primes, parfois d'atteinte à la santé.
Comment reprendre le contrôle sans tuer la souplesse
1. Poser un cadre écrit minimal mais solide
Un bon accord ou une charte de télétravail ne doit pas ressembler à un roman juridique. En pratique, pour sécuriser la paie, il faut cadrer quatre choses :
- Les jours (ou quotas) de télétravail et les règles de changement exceptionnel
- Les modalités de prise en charge des frais (forfait, remboursement, plafond)
- Les règles de distribution des titres‑restaurant en mode hybride
- Les plages horaires de disponibilité et les modalités de suivi du temps
Ce socle‑là permet déjà de rendre votre paie cohérente, sans transformer votre culture d'entreprise.
2. Organiser la traçabilité... sans espionner tout le monde
On peut suivre le temps de travail sans transformer les salariés en machines à pointer. Concrètement :
- Un système déclaratif simple du temps (hebdomadaire ou mensuel), relié à la paie
- Une vigilance particulière sur les jours à rallonge, repérés par les managers
- Un message clair : on ne veut pas des héros qui travaillent en cachette
C'est une logique que Ma Fiche de Paye défend déjà sur les forfaits jours des cadres : si vous ne mesurez pas, tôt ou tard quelqu'un viendra mesurer à votre place.
3. Distinguer clairement salaire et frais professionnels
Pour la paie, cette frontière est vitale. Une bonne pratique consiste à :
- Mettre en place une indemnité de télétravail clairement identifiée comme remboursement de frais
- Documenter le calcul (nombre moyen de jours télétravaillés, coûts estimés)
- Conserver les justificatifs des achats pris en charge (équipement, mobilier)
Et surtout, éviter la tentation de tout compenser par une "prime de télétravail" purement salariale, censée tout régler. Elle ne règle rien, à part faire plaisir sur le moment.
Cas concret : la PME parisienne qui avait "tout laissé filer"
Une PME de services à Paris, 45 salariés, nous appelle après deux années de télétravail sans véritable cadre. Les problèmes s'empilent :
- Titres‑resto distribués au ressenti des managers
- Frais d'électricité parfois remboursés, parfois non
- Salariés déclarant des journées de 10 heures, mais payés sur une base de 35 heures sans heures supplémentaires
On a mis à plat :
- Une charte de télétravail simple, co‑construite avec les managers
- Un suivi déclaratif mensuel du temps pour les périodes télétravaillées
- Une régularisation ciblée sur 6 mois pour les cas les plus flagrants
- Une clarification des titres‑resto : un par jour travaillé, que ce soit au bureau ou à domicile
Les bulletins de paie sont devenus lisibles. Et surtout, les managers ont récupéré une légitimité : ils ne naviguaient plus à vue.
Le vrai sujet : arrêter de faire porter à la paie toutes vos hésitations
Dans la plupart des dossiers que nous voyons, la paie ne fait qu'absorber les contradictions de l'organisation. On veut de la souplesse, du confort pour les salariés, de la confiance... mais on ne veut pas se coltiner le travail ingrat de mettre tout cela noir sur blanc.
La réalité, c'est qu'une paie propre pour des salariés hybrides impose un minimum de décisions assumées :
- Oui ou non, les jours de télétravail donnent droit aux mêmes titres‑resto
- Oui ou non, on indemnise les frais au forfait
- Oui ou non, on accepte de mesurer (un peu) le temps de travail
C'est là que le regard d'un cabinet extérieur est utile : non pas pour vous vendre un énième logiciel magique, mais pour traduire vos choix organisationnels en règles de paie tenables. C'est notre métier, et il est moins glamour que les beaux discours sur le "future of work", mais infiniment plus décisif.
Et maintenant, on fait quoi ?
Si vous avez des salariés hybrides, que vous sentez un léger malaise en regardant leurs bulletins, c'est probablement le bon moment pour arrêter de repousser le sujet. Le printemps va ramener son lot de tensions, de renégociations, de départs. Attendre le premier contentieux est une stratégie, mais ce n'est pas exactement la plus intelligente.
Vous pouvez commencer très simplement : un état des lieux rapide de vos pratiques, un regard critique sur quelques bulletins, un échange sur votre convention collective et vos accords internes. C'est typiquement ce que nous proposons via notre page Renseignements tarif ou dans le cadre plus large de notre activité d'externalisation de la paie.
Le télétravail ne va pas disparaître. Ce qui va disparaître, en revanche, c'est la tolérance vis‑à‑vis des bricolages sociaux. Autant prendre un peu d'avance, avant que vos fiches de paie ne deviennent la plaque sensible de toutes les frustrations accumulées.